« Avant, ils finançaient la construction de cathédrales, aujourd’hui ils se paient des chaînes d’info, des maisons d’édition, des festivals, des labels culturels, des agences de pub et des influenceurs. »
Je parle bien sûr des milliardaires, ces mécènes à la botte de la religion chrétienne en mal de pouvoir, des types comme Pierre-Édouard Stérin, Vincent Bolloré, la famille Mulliez, Bernard Arnault et consorts…
Qu’ils soient catholiques ultra-conservateurs, intégristes, fondamentalistes, identitaires ou radicaux, l’objectif de ces milliardaires est simple : s’installer au cœur des pouvoirs pour imposer un nouvel « ordre moral chrétien dans la Cité ».
Nous aurions pu, naïvement, croire que la laïcité, le progrès, la sécularisation avaient définitivement relégué l’Église à sa vraie place : celle d’un groupuscule – pour ne pas dire d’une secte – dominateur et autoritaire, avide de conquêtes et de pouvoir. Mais c’était oublier que le catholicisme réapparaît toujours là où on ne l’attend plus, investissant aujourd’hui la politique, la culture et les médias… par les mécènes et l’argent.
Par exemple, Pierre-Édouard Stérin finance le label « Les plus belles fêtes de France », et ce n’est pas par amour du folklore : c’est pour fabriquer, pièce après pièce, une esthétique de « territoires chrétiens » censée préparer les mentalités à une reconquête civilisationnelle. En parallèle, il finance des organisations religieuses missionnaires, des médias comme Cerfia, et rêve ouvertement d’une « cité catholique » pour « convertir la France par l’exemple ».
Autre exemple : Vincent Bolloré, qui, lui, n’a plus besoin d’avancer masqué, diffuse à grande échelle – de CNews au Journal du dimanche – une vision national-catholique du monde où l’athéisme est présenté comme une ruine spirituelle et morale.
Ainsi, Arnault, Mulliez ou Bouygues financent écoles religieuses, campagnes « pro-vie » et programmes culturels « racinaires », façonnant peu à peu le décor mental d’un retour de la chrétienté au cœur du récit national.
Après tout, c’est leur argent, et ils en font ce qu’ils veulent, mais les conséquences sont là, bien réelles. Par exemple, afin de ne pas perdre leurs subventions, mécénats ou partenariats, de nombreux créateurs, organisateurs, éditeurs ou directeurs de festivals adaptent leurs choix artistiques en fonction des goûts et des convictions idéologiques des financeurs. Des maires, des députés, des journalistes deviennent prudents avec certains sujets sensibles (contraception, avortement, laïcité, droit de blasphème), par crainte d’un bad buzz orchestré par ces nouveaux puissants catholiques. Dans la littérature, la bande dessinée, la pub, les talk-shows, surgit partout une même peur d’avoir été « trop loin dans la sécularisation ». Peu à peu, dans les débats publics, certains finissent par se demander s’il ne faudrait pas redonner une place centrale aux valeurs religieuses chrétiennes, si la laïcité ne serait pas allée trop loin ou, pire encore, si les athées et l’athéisme ne seraient pas les vrais responsables de la crise morale de notre société.
Sous des airs anodins ou « nostalgiques », ce discours fait son chemin, installe le doute, prépare les esprits à remettre la religion au cœur de la vie publique, tout en remettant en question le principe même de la laïcité.
Ce qui me pose problème dans tout cela, ce n’est bien sûr pas la foi individuelle, étant et restant une liberté inconditionnelle. C’est la transformation du catholicisme ultra-conservateur en stratégie d’influence structurelle, armée par des fortunes privées dont la puissance dépasse tout ce que l’Église avait jadis possédé. Le danger n’est pas, plus qu’avant, l’Église, mais les milliardaires catholiques qui la mettent au service d’un projet politique.
Et pour nous, Génération Athée, confédération de convictions laïques, humanistes et républicaines, ce scénario est le pire que l’on puisse craindre.
La totalité des athées que nous sommes, tous groupes et courants athées confondus, doit prendre conscience des conséquences de ce qui se passe actuellement. Nous devons comprendre que le risque, à terme, à cause de ces milliardaires, est que le cléricalisme redevienne une « force d’avenir » sur les pouvoirs politiques, sociaux et économiques ; en gros, que tout ce qui est au cœur de la vie des athées et de leurs familles passe entre les mains de fondamentalistes catholiques. Nous devons donc réagir, et vite, faute de quoi, demain, ces gens décideront de nos droits, de notre morale collective, des contenus proposés à nos enfants, de ce que l’on a encore le droit ou non de dire et de faire.
C’est face à ce genre de péril que l’athéisme réformé, tel que je vous le partage depuis des années, doit évoluer en opposition aux organisations économico-religieuses, trouver lui aussi des mécènes, des appuis politiques, médiatiques et culturels.
Nous ne devons pas craindre de heurter les sensibilités religieuses et leurs financeurs ; bien au contraire : nous devons taper fort, là où ça fait mal, tout en rappelant l’absolue nécessité d’une laïcité sans compromis. Et l’enjeu est stratégique, car il s’agit de refuser que quelques milliardaires transforment, à coups de chéquiers, l’espace culturel, médiatique et politique de la République en terrain d’évangélisation stratégique.
C’est parce que ces marchands de crucifix continueront d’acheter, un à un, les lieux où se fabrique l’opinion, que Génération Athée – et l’athéisme d’une manière générale – a besoin de l’appui de toutes et tous pour combattre cette reconquête silencieuse.
Tant que nous ne mettrons pas l’athéisme au cœur de la défense de la raison publique, nous devrons mener la bataille de l’opinion, celle de la liberté et des droits.
G. Ragnaud
S’abonner à la page Facebook de Gilles Ragnaud

