La gauche et l’islam : la laïcité sacrifiée sur l’autel des clientélismes

Partagez !

Précision nécessaire : ce texte ne vise ni les musulmans, ni les personnes d’origine ou de culture musulmane. Il dénonce des choix politiques : la complaisance envers l’islamisme, le clientélisme religieux et l’abandon de la laïcité. Génération Athée combat le racisme anti-musulmans avec autant de fermeté qu’elle combat les actes antichrétiens, l’antisémitisme et l’emprise des clergés sur la vie publique. Ce texte ne vise pas non plus les électeurs de LFI ; il critique des orientations politiques qui, au nom de calculs électoraux, ferment les yeux sur l’islamisme et fragilisent la laïcité.


Quand la gauche sacrifie la laïcité

Une fraction de la gauche, et en particulier La France insoumise, a progressivement abandonné une laïcité ferme et universaliste pour lui substituer une logique de « protection » et de « représentation » de certains groupes, en laissant l’islam politique et ses réseaux associatifs se présenter comme les porte-parole “naturels” des personnes d’origine ou de culture musulmane, réduites à une identité religieuse unique et homogène.

Ce mouvement s’est construit au nom de l’antiracisme, contre les discriminations bien réelles que subissent de nombreux citoyens de culture ou d’origine musulmane. Mais, ce faisant, il a brouillé une frontière fondamentale : celle qui sépare le combat contre le racisme, que nous soutenons pleinement, et le soutien politique à des revendications religieuses qui viennent contester la laïcité et l’égalité des droits.

Génération Athée le rappelle sans ambiguïté : aucune force politique ne doit prendre parti pour une religion, quelle qu’elle soit. Défendre des citoyens contre le racisme, oui. Devenir, directement ou indirectement, le relais des intérêts politiques des institutions religieuses, non.


De la laïcité de combat à la séduction des “électorats religieux”

Il fut un temps où Jean-Luc Mélenchon se réclamait d’une laïcité exigeante, critique envers les emprises religieuses, y compris lorsqu’il s’agissait de l’islam. Ses anciennes prises de position sur le voile intégral ou les signes religieux ostensibles en témoignent. Puis, à partir des années 2010, une inflexion nette apparaît : le voile n’est plus seulement analysé comme un marqueur de domination patriarcale, mais d’abord comme une liberté individuelle à défendre.

Cette évolution pourrait se défendre si elle s’arrêtait là. Mais une liberté n’est réelle que si elle est véritablement volontaire, sans pression familiale, sociale ou religieuse. Or il serait naïf de penser que le port d’un voile religieux est systématiquement exempt de ces influences.

De plus, il serait tout aussi naïf d’oublier que l’islam est, dans ses textes et ses traditions dominantes, profondément patriarcal et misogyne. Qu’aurait pensé Simone de Beauvoir de cette « liberté » pour une femme d’adhérer à une telle religion, et d’en arborer le voile comme signe revendiqué d’émancipation ?

Mais chez Mélenchon, et au sein de LFI, le glissement ne s’arrête pas là. Toute critique du voile devient automatiquement suspecte « d’islamophobie », transformant progressivement ce qui relevait d’un débat féministe, social et républicain en tabou politique.

Cette inflexion n’est pas seulement philosophique, elle est aussi électorale.

En se positionnant comme le défenseur explicite du voile face aux politiques de droite et d’extrême droite, La France insoumise a cherché à capter un électorat perçu comme musulman, réel ou fantasmé. Ce soutien ostentatoire, posé comme marqueur identitaire, constitue l’une de ses maladresses les plus grossières : non seulement ce positionnement creuse les fractures autour de la laïcité, mais il enferme d’innombrables Françaises d’origine maghrébine, africaine ou moyen-orientale dans une identité religieuse qu’elles ne revendiquent pas forcément, comme si leur rapport à l’islam était forcément central ou fondateur. Or beaucoup ne sont pas musulmanes, peuvent être non pratiquantes, n’adhèrent qu’à une culture ou sont totalement détachées du religieux. D’autres sont athées, agnostiques, laïques, féministes ou en rupture avec l’islam ; certaines refusent totalement les normes patriarcales, dont le voile.

Fait notable : les autres partis de gauche n’ont pas, ou peu, suivi Mélenchon dans ce virage. Cela montre bien que nous ne sommes pas face à une « position spécifiquement de gauche », mais face à une stratégie spécifiquement insoumise, qui confond lutte contre le racisme, visibilité religieuse et calcul électoral.

De nombreux observateurs, y compris à gauche, dont Génération Athée, ont depuis longtemps relevé le glissement d’une laïcité assumée vers une stratégie cherchant à séduire un « électorat musulman », réel ou fantasmé, notamment dans les quartiers populaires. De nombreuses analyses, dans la presse comme chez plusieurs chercheurs et intellectuels, évoquent un abandon volontaire d’une partie de la gauche. Ce dérapage ne concerne pas seulement LFI : une partie de la gauche intellectuelle et militante s’est elle aussi réorganisée autour de catégories identitaires, où la religion devient un marqueur politique parmi d’autres.


Quand l’antiracisme se trompe de cible

Pour La France insoumise, et pour une partie de la gauche militante qui lui est proche, la moindre critique de l’influence politique de l’islam est vite soupçonnée « d’islamophobie », alors que cette même gauche n’a aucune difficulté à accepter, voire à applaudir, les critiques visant l’emprise de l’Église catholique ou les dérives des groupes évangéliques. De même, une partie de ses sympathisants a accepté cette asymétrie, par peur d’être amalgamée à l’extrême droite ou par paresse intellectuelle face à des débats complexes où se mêlent racisme, post-colonialisme et laïcité.

Le terme même « islamophobie » cristallise ce malaise. Qu’il y ait un racisme anti-musulmans, fait de haine, d’attaques, de discriminations, personne ne peut sérieusement le nier. Mais enfermer ce racisme dans une catégorie religieuse pose un problème plus grand et plus dangereux. En effet, certains réseaux islamistes profitent de ce terme pour asseoir une soi-disant légitimité politico-religieuse, se présenter comme les seuls défenseurs « légitimes » des musulmans, tout en utilisant l’accusation d’islamophobie pour faire taire les critiques de l’islam politique, du patriarcat religieux ou des atteintes à la liberté de conscience à l’intérieur même des communautés. Cette récupération, largement documentée, a pourtant été acceptée par La France insoumise et par une partie de la gauche militante, qui utilisent ce terme sans voir, ou sans vouloir voir, ses ambiguïtés.

Là où la laïcité protège les personnes en garantissant leur liberté de croire ou de ne pas croire, un antiracisme mal défini finit par protéger les institutions religieuses elles-mêmes, en les plaçant au-dessus de la critique dès lors qu’elles se disent « minorisées » ou « stigmatisées ». C’est un renversement historique : la gauche, qui combattait jadis les clergés pour défendre les individus et leurs droits, se retrouve maintenant, parfois, à les protéger contre la critique des laïques, des féministes, des athées et des progressistes.


Clientélismes religieux et abandon des athées

Ce glissement vers des « clientèles » religieuses n’est pas qu’un débat théorique. Il s’incarne dans des pratiques très concrètes : participation à des manifestations organisées ou fortement influencées par des associations proches de l’islam politique, silence sur l’entrisme de réseaux fréristes dans certaines municipalités, tolérance envers des revendications religieuses contraires à la laïcité, ou pressions exercées sur celles et ceux qui, en interne, osent rappeler les principes républicains. Une partie de La France insoumise et de ses mouvances fait ainsi parfois preuve d’une indulgence dangereuse envers des revendications contraires à la neutralité de l’État, qu’il s’agisse de pressions vestimentaires imposées aux femmes ou d’aménagements religieux dans l’espace public.

Des démissions récentes, y compris d’élus issus du mouvement social ou syndical, ont dénoncé ce tournant, parlant d’émergence de « profils inquiétants » liés au frérisme au sein de LFI et d’un mépris croissant pour les combats laïques et sociaux de terrain.

Pendant que La France insoumise s’aligne sur certaines demandes de l’islam politique au nom de la lutte contre les discriminations, lutte qui, il faut le reconnaître, reste indispensable, presque personne, à part Génération Athée, ne défend les convictions de millions d’athées, d’agnostiques, de croyants progressistes ou de personnes en rupture avec leur milieu religieux.

En France, et plus encore au sein de l’Union européenne, personne ne porte la voix de celles et ceux qui veulent vivre sans pression communautaire, sans assignation identitaire, sans injonctions vestimentaires ou morales issues d’un dogme. Tout aussi rares sont celles et ceux qui rappellent que la République n’est pas censée reconnaître des « communautés religieuses » comme interlocuteurs privilégiés, et que l’État, conformément à la laïcité, devrait s’adresser à des citoyennes et des citoyens libres et égaux en droits. Dans la réalité, presque personne ne s’y emploie, en dehors de quelques voix isolées et de mouvements comme notre confédération.

Le résultat est qu’en abandonnant le terrain de la laïcité à l’extrême droite et aux conservateurs catholiques, la gauche, dans son ensemble, laisse les athées, mais aussi de nombreux citoyens issus de familles catholiques, musulmanes et juives qui refusent l’emprise religieuse, sans représentation politique crédible. Ce combat, Génération Athée le mène depuis maintenant plus d’une décennie, avec son athéisme réformé et sa volonté de donner une voix aux laissés-pour-compte politico-religieux et politico-laïques de notre nation, un combat que de plus en plus de citoyennes et de citoyens soutiennent.


Laïcité contre religions ou laïcité pour toutes les convictions ?

Il faut le redire avec force : la laïcité n’est pas une guerre contre les religions. Elle est la condition politique qui permet à toutes les convictions d’exister sans qu’une seule ne prenne le pouvoir sur les autres. Elle est ce qui protège le croyant minoritaire dans un environnement hostile, autant que l’athée isolé dans un milieu saturé de normes religieuses. Elle est ce qui permet à l’enfant de se construire hors des injonctions d’un clergé. Elle est ce qui garantit que la loi ne soit pas l’émanation d’un dogme, mais le produit d’un débat démocratique.

Au contraire de ce que certains aimeraient faire croire, Génération Athée ne demande pas que l’État combatte les religions. Nous demandons qu’il s’en tienne à distance, qu’il ne finance pas leurs intérêts propres, qu’il ne leur délègue pas des pans entiers de l’action sociale, qu’il ne signe pas de pactes implicites avec tel ou tel culte pour gagner des voix ou maintenir un calme apparent. Nous demandons que les lois et les politiques publiques soient fondées sur la raison, les droits humains, l’égalité entre les femmes et les hommes, la liberté de conscience, et non sur des considérations théologiques.

C’est pourquoi nous dénonçons toutes les formes de prise de parti politique en faveur d’une religion, qu’elle soit catholique, musulmane, juive, évangélique ou autre. L’alliance historique de la droite avec certains milieux catholiques nous est bien connue, nous la combattons depuis longtemps. Mais il serait d’une hypocrisie totale de passer sous silence les alliances plus récentes d’une partie de la gauche avec des réseaux religieux se réclamant de l’islam.

L’islamisme regroupe des courants qui veulent imposer une lecture politique de l’islam dans l’organisation de la société, du droit, de l’école, de la place des femmes, de la liberté sexuelle, etc. Des obligations qui, pour nous comme pour l’État, sont intolérables. C’est à ce niveau que la laïcité doit être la plus ferme, car l’islamisme, comme tout projet politico-religieux, est incompatible avec une République laïque et démocratique.

Pour moi, une gauche cohérente devrait être impitoyable avec l’islamisme et avec toutes les autres formes de radicalisation et d’intégrisme religieux. Elle devrait être intraitable sur la laïcité, tout en se montrant intransigeante face au racisme visant les musulmans, les chrétiens, les juifs, les athées et les non-croyants.

C’est ce genre de mouvement que beaucoup de gens de gauche, athées ou pas, attendent : une gauche unie, qui respecte à la lettre la loi de 1905 tout en défendant la justice sociale.

G. Ragnaud

Images liées:

Articles recommandés

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.