Pendant des siècles, les puissants d’Europe ont recherché auprès des papes une légitimité religieuse. Ils n’en ont aujourd’hui plus besoin pour gouverner, mais le réflexe de rechercher auprès d’eux une forme de reconnaissance symbolique et diplomatique reste remarquablement présent.
Même si les rois ne vont plus à Rome recevoir une couronne des mains d’un souverain pontife, que les présidents et chefs de gouvernement européens tirent désormais leur légitimité des urnes, des Constitutions et des institutions démocratiques, les papes continuent d’occuper une place singulière dans la représentation du pouvoir.
Malgré cela, dans nos démocraties européennes largement sécularisées, la parole du chef de l’Église bénéficie toujours, pour certains, d’une forme de reconnaissance institutionnelle et, pour une partie de nos dirigeants, rencontrer le pape désigne une idée de « puissance symbolique » particulière, quelque chose qui ressemble à une forme moderne d’adoubement.
Je ne parle, bien sûr, pas de l’adoubement tel qu’il était autrefois, mais d’une forme de tradition historique et symbolique.
Lorsque Pépin le Bref, père de Charlemagne, est personnellement sacré en 754, il est déjà roi, mais l’intervention du souverain pontife vient renforcer et sacraliser son pouvoir. Être sacré par le pape, tel Pépin le Bref, père de Charlemagne, en 754, c’est recevoir une forme de légitimité à régner sur des terres et entrer, pour quelques instants, dans cette longue histoire où se côtoient pouvoir politique et pouvoir religieux.
L’adoubement a changé de nature, mais, dans la tête de certains de nos décideurs, il contribue symboliquement à une mise en scène de leur pouvoir, à faire d’eux une femme ou un homme de droit divin, capable de participer à cette construction de l’image du dirigeant qui rencontre les « grands » de son époque et entre, à son tour, dans l’Histoire.
Ce phénomène est d’autant plus saisissant que le pape continue aujourd’hui d’être placé au cœur de séquences réunissant directement les responsables politiques. Par exemple, la visite de Léon XIV en France cette semaine prévoit des interventions devant des responsables français, européens et internationaux. Emmanuel Macron a également invité les dirigeants des 27 États membres de l’Union européenne à assister à son discours de Metz.
Pour ma part, je trouve choquant de voir aujourd’hui les dirigeants européens invités à se réunir autour du chef de l’Église catholique pour l’entendre parler de l’avenir de l’Europe, dans des discours nécessairement soumis à un dogme religieux, à une doctrine et à une vision particulière de la société, de la famille, de la sexualité, de la fin de vie ou encore de la place des femmes.
Que le pape porte cette parole est parfaitement légitime, il est le chef de l’Église catholique. Mais il est inacceptable que sa parole religieuse bénéficie d’une telle tribune auprès de ceux qui décident de l’avenir de centaines de millions d’Européens… En bref, l’Europe politique n’a pas à recevoir la conception d’un représentant religieux, elle doit la construire démocratiquement, à partir de ses citoyens, de leurs différentes convictions et de l’intérêt commun.
Gilles Ragnaud

