Durant des siècles, les catholiques ont occupé l’intégralité de la parole publique. Ils n’avaient pas besoin de convaincre, leur voix définissait ce que devait être le monde, et nul ne songeait à contester cette évidence tant elle semblait naturelle. Ils distribuaient les rôles et les places, accordaient les absolutions, prononçaient les condamnations, et tout cela avec la tranquillité de ceux qui se savent puissants et légitimes par essence.
Ils ont façonné une morale collant à leur dogme, en ont tracé des chemins, bordé les frontières, imposant ce qui doit être vu et ce qui doit rester dans l’ombre. Ils ont modelé la famille, la mort, le sens même de l’existence selon leur bible, et gravé leurs empreintes dans les gestes du quotidien, des plus ordinaires aux plus graves. Leur voix n’était pas une opinion parmi d’autres, c’était celle qui ne se discute pas et clôt le débat.
Puis vint l’athéisme réformé.
Cet athéisme est sans doute ce qui, pour eux, pouvait arriver de pire, un athéisme qui refuse de rester silencieux, qui s’oppose politiquement, socialement, philosophiquement à leurs ingérences, leurs pressions, leurs entrismes et leurs tentatives d’influence sur l’entièreté de la société. Un athéisme qui ne se contente pas de ne pas croire, allant bien plus loin puisqu’il s’engage dans un rapport de force nouveau, au sein même de leur pouvoir politique, social et culturel, un bras de fer face auquel, soyez-en sûrs, ils ne sont pas préparés.
L’athéisme réformé ne se contente plus de constater, il réclame, revendique, demande des comptes. Il mesure les privilèges, les financements, les passe-droits, les influences et les discriminations. Il rappelle que les athées existent, qu’ils sont nombreux, très nombreux, qu’ils ont eux aussi des convictions, des valeurs, une vision du monde et des intérêts légitimes à défendre.
… et c’est tout cela qui dérange.
Car tant que l’athéisme demeurait une opinion individuelle, il ne constituait pas de menace pour l’ordre établi. Mais dès lors qu’il s’est réformé, il a cessé d’être une simple absence de foi, s’est opposé, a évolué en une force civique, sociale et politique, est entré de force dans le débat politique, contestant des habitudes séculaires que beaucoup considéraient comme naturelles… Les choses ont changé.
Ce qui inquiète dans l’athéisme réformé, c’est qu’il exige des explications, réclame des justifications, demande pourquoi les religions bénéficient d’avantages dont il est exclu. Ce qui dérange, c’est qu’il exige que les principes de liberté de conscience et d’égalité soient appliqués à tous, qu’il refuse que des croyances particulières continuent d’influencer les lois communes sans être discutées.
Mais il n’y a pas que les catholiques que l’athéisme réformé dérange, car l’État lui-même, une partie de ses élu·e·s et de ses décideurs le supportent mal lorsqu’il dénonce les discriminations institutionnelles dont les athées font l’objet. Tant qu’ils demeuraient silencieux, invisibles et désorganisés, ils ne constituaient aucun problème, mais dès lors qu’ils réclament l’égalité de traitement, qu’ils contestent certains privilèges accordés aux religions et qu’ils demandent à être reconnus comme des citoyens porteurs de convictions tout aussi légitimes que les autres, ils deviennent soudain gênants.
Alors viennent les caricatures, les moqueries, les procès d’intention et souvent, trop souvent, les insultes. On présente l’athéisme réformé comme agressif lorsqu’il ne fait que réclamer les mêmes droits que les autres. On l’accuse d’extrémisme lorsqu’il demande simplement que la République soit pleinement neutre. On lui reproche son militantisme alors que les religions militent depuis des siècles pour leurs propres intérêts… on cherche à le détruire dans l’œuf, à le mettre en sourdine, à l’empêcher de devenir la force politique, sociale et culturelle que, pourtant, immanquablement, il deviendra. C’est pour tout cela, pour tout notre travail, tout notre acharnement à plus de liberté, à plus de démocratie, à plus de respect, que l’on ne nous supporte pas.
Être insupportable est, pour moi, un compliment. Car on n’est insupportable qu’aux yeux de ceux que l’on dérange, et si nous dérangeons tant, c’est peut-être parce que nous avons cessé de nous taire, cessé de nous soumettre, cessé d’accepter que d’autres parlent et décident à notre place.
Alors oui, ami·e·s athées, soyons insupportables, insupportables face à tous ceux qui refusent l’égalité, à tous ceux qui confondent privilèges et droits, à tous ceux qui considèrent encore les athées comme des citoyens de seconde zone.
Pour rappel : l’histoire n’a jamais été écrite par ceux qui ne dérangeaient personne.
G. Ragnaud

