BOLLORÉ COMPATIBLE

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Bien avant la décision de l’Arcom de mettre en demeure CNews pour son manque de pluralisme, je parlais déjà d’une sorte de label caché, une appellation d’origine contrôlée garantissant qu’un invité est bien « Bolloré compatible ».

À force d’observer les plateaux des médias du groupe, un phénomène étrange m’est apparu évident, et je n’étais manifestement pas le seul à le constater. Certains profils semblent y prospérer avec une facilité déconcertante, tandis que d’autres y deviennent aussi rares qu’un athée dans une procession intégriste.

Profil du Bolloré compatible

Le « Bolloré compatible » est généralement conservateur. Il aime les traditions, surtout lorsqu’elles sont catholiques. Il s’inquiète de la disparition des soi-disant racines chrétiennes de la France, mais beaucoup moins de l’effacement progressif de la laïcité dans le débat public. Bien au contraire, il trouve souvent d’excellentes raisons d’accompagner ce mouvement.

Le « Bolloré compatible » parle volontiers d’identité, d’immigration, de sécurité, de décadence, de civilisation menacée et de retour à l’ordre. Il considère fréquemment que les religions constituent un rempart moral indispensable, à condition, bien entendu, qu’il s’agisse du catholicisme et de ses multiples relais culturels, médiatiques ou associatifs.

Le « Bolloré compatible » peut être journaliste, essayiste, chroniqueur, universitaire, influenceur ou homme politique. Ses métiers, contrairement à ses conclusions, sont variés.

Curieusement, les défenseurs d’un renforcement de la laïcité, les athées réformistes, les libres-penseurs, les rationalistes, les militants de la stricte séparation des religions et de l’État semblent beaucoup plus rarement invités à participer à cette grande diversité d’opinions… Étrange conception du pluralisme.

Lorsque les mêmes idées, les mêmes sensibilités, les mêmes réseaux et les mêmes références culturelles occupent l’essentiel du temps d’antenne, lorsque les espaces culturels proposent les mêmes types d’auteurs, les mêmes récits et les mêmes analyses, on ne peut plus réellement parler de pluralisme. Là, cela devient clairement une ligne éditoriale… Et c’est précisément ce que rappelle aujourd’hui l’Arcom.

Alors oui, certains vont hurler. Ils parleront de liberté d’expression, de censure, d’atteinte à la démocratie, voire de dictature. Pourtant, personne n’interdit à ces médias d’exister, de publier ou d’inviter qui ils souhaitent. La question n’est pas celle de leur liberté, mais de savoir si un média qui utilise des fréquences publiques et prétend informer les Français respecte réellement les règles du pluralisme auxquelles il est soumis.

Pour ma part, j’assume espérer une société dans laquelle les idéologies xénophobes, identitaires et discriminatoires seraient totalement effacées des normes culturelles ou politiques, tout simplement parce que l’histoire nous a montré, à de multiples reprises, où elles peuvent mener lorsqu’elles cessent d’être marginales pour devenir dominantes.

Les Européens savent mieux que quiconque ce que produisent les récits fondés sur le rejet de l’autre, les fantasmes identitaires, la désignation de boucs émissaires et la nostalgie obsessionnelle d’un passé idéalisé. Ces idées n’ont jamais conduit à davantage de liberté, de fraternité ou de démocratie, bien au contraire, produisant la haine, les discriminations, les divisions, les violences et parfois même les pires tragédies de notre histoire.

Et lorsque ces récits s’accompagnent d’une réhabilitation permanente des traditions religieuses, d’une vision conservatrice de la société et d’une méfiance croissante envers la laïcité, ils finissent par former un ensemble idéologique cohérent dont chacun peut aujourd’hui observer les effets dans une partie du paysage médiatique français.

C’est pour cette raison que le pluralisme médiatique est essentiel, car lorsqu’un même courant idéologique occupe durablement l’espace public, il n’informe plus, il façonne les esprits, les peurs, les priorités et les choix politiques.

Pour ma part, je propose un autre choix, celui de l’humanisme, de la raison, de la liberté de conscience, de la laïcité et de l’universalisme républicain. Un choix qui ne consiste pas à opposer les êtres humains les uns aux autres, mais à les rassembler autour de ce qu’ils ont en commun. L’avenir, pour moi, ne se construira ni dans la peur, ni dans le repli identitaire, ni dans la nostalgie religieuse, mais dans notre capacité à faire ensemble une société libre, égale et pleinement humaine.

Gilles Ragnaud

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